Quelles conditions de développement les institutions scientifiques nous offrent-elles?

l’homme de science de l’une, de l’autre et de toutes ces familles s’y trouve-t-il? Ainsi, une faculté des sciences bien organisée doit-elle compter des représentants de chacune des « familles »? S’il n’y avait que des théoriciens ou que des expérimentateurs par exemple, l’intégration clocherait-elle? Pour être bien équilibrée, l’institution doit favoriser une certaine ampleur des aptitudes et ainsi offrir à chacun la stimulation et le choix des moyens.
Cette liberté d’option résulte avant tout de la connaissance de soi. Je ne vois pas de rôle plus important pour le professeur que de révéler à l’étudiant la nature de ses propres talents. Un homme de science alerte à la tâche doit dire à ses étudiants: « Écoutez-bien: les mathématiques, ça n’est pas important, la chimie, ça n’est pas important, ce qui compte c’est ce que vous en ferez. Ce qui va se passer cette année à l’université, c’est que vous en sortirez plus conscients de vous-mêmes, de ce que vous pouvez faire. Je vous offre les mathématiques, essayez ça un peu. Pour certains d’entre vous, c’est un bain. Vous allez nager là-dedans heuresuement. Pour les autres, ça va être très difficile. Pour les uns, attention! ne vous fiez pas à votre facilité et surtout allez jusqu’au bout de votre talent. Pour les autres, également, allez jusqu’au bout de la piètre aptitude que vous avez, mais voyez un peu comment ça se passe, manipulez cet instrument, prouvez-vous au minimum, prouvez-vous à vous-mêmes que ce n’est pas l’affaire de votre vie. Alors attention! faites le prochain pas dans la bonne direction: ne vous attaquez pas à un problème dont la méthodologie vous est interdite. Si vous êtes dépourvus (ou en-dessous de la moyenne) au point de vue mathématique, ne vous lancez pas dans une étude qui n’est soluble qu’à condition d’appliquer des statistiques ou des calculs que votre esprit ne saurait contenir … Quels sont vos meilleurs talents? »
En acceptant ce défi, l’étudiant peut augmenter à la fois son atout le plus prometteur et enrichir sa capacité de comprendre ce qui se passe dans les domaines adjacents. Il aura vu de l’intérieur, grâce è la démonstration exemplaire des virtuoses de la profession, la terre promise à ses efforts futurs et aussi les rivages des autres provinces du savoir.
L’auto-révélation me semble le premier seuil à franchir et particulièrement pour l’homme de science, au moment où il cherche à s’intégrer dans une institution. Il sait ce dont il est capable. Il sait ce qu’il veut faire. Il y a, paraît-il, des individus qui ont tellement de talents, tellement de choix, qu’Ils pourraient faire n’importe quoi et exceller en tout. C’est une illusion dont ils se débarrassent progressivement, mais qui est responsable d’un certain nombre d’échecs et de faux départs. Il ne faut peut-être pas trop regretter ces élans frustrés, ils ont une valeur d’instruction et de développement.
Est-ce qu’une certaine opposition est nécessaire? L’individu, pour se réaliser, ne doit-il pas se cabrer? Et ne doit-il pas le faire quotidiennement? Je pense que dans nos institutions canadiennes-françaises, le problème ne se pose guère. Chachun y rencontre tellement d’opposition à ce qu’il veut faire qu’il est inutile de susciter délibérément l’adversité. Cet aspect positif nous aide peut-être, au moins rétrospectivement, à nous débarrasser de l’amertune que peuvent laisser des luttes trop soutenues, surtout quand l’autre partie (« les maîtres ») les engageait « pour notre plus grand bien ».
La place de la science et la diversification des moyens d’éducation ont tellement changé au cours des vingt dernières années que les structures administratives ont craqué de toutes parts dans les institutions de caractère scientifique. Je me suis exprimé plus complètement ailleurs7 sur ce problème. Dans son aspect canadien-français on peut dire que la crise est plus aiguë dans la qualité des administrateurs que dans celle des scientifiques.

La pratique
Ce frottement, cet équilibre toujours remis en question dans les institutions, est assez heureux dans son ensemble. Grâce au travail de certains individus qui maîtrisent leurs propres forces et qui se trouvent dans un milieu qui leur fournit le minimum d’occasions de travailler, la recherche est susceptible de s’engager à plusieurs niveaux. En considérant la structure des institutions on est amené à poser la question des rapports de la science pure et de la science appliquée. La distinction que l’on fait entre elles peut reposer sur la matière: ainsi la médecine est de la biologie appliquée; le génie est de la physique, des mathématiques, de la chimie appliquées; les pêcheries sont de la zoologie appliquée; l’actuariat, des mathématiques appliquées, etc. On distinguerait entre pure et appliquée, en constatant simplement le but ou la discipline. Or, cette distinction n’est guère valide que dans la pratique professionnelle, car au niveau de la recherche la frontière disparaît.
La distinction n’est plus valide, parce qu’alors ceux que j’ai appelés des technologistes ou des super-techniciens seraient les seuls à faire de la science appliquée. Tel n’est pas le cas. Au Canada et aux États-Unis, actuellement, le contact entre les sciences pures et les sciences appliquées est très heureux tant au point de vue du partage des responsabilités que de la stimulation mutuelle. On le retrouve à plusieurs points dans les structures universitaires. Un département de sociologie n’a-t-il pas avantage à communiquer avec un département de service social? une faculté de sciences pures avec une faculté de sciences appliquées? un département de botanique avec une école de génie forestier et une école d’agriculture?
La fertiisation mutuelle, ce que le « pur » apprend de « l’appliqué » et ce que l’appliqué demande au pur, est peut-être une condition, une des conditions les plus permanentes du progrès de la science, qui s’exprimera éventuellement par la formule pure, mais dont l’effet visible sera une application. C’est un moyen aussi de maintenir les scientifiques dans le courant des besoins de leur milieu.

Les scientifiques dans la société
Ayant d’abord essayé de définir qui sont les scientifiques, puis ce qu’ils font, il nous faut maintenant voir comment ils agissent et toucher à quelques-uns des ressorts qui les meuvent. Comment se comporte-ils dans la société dont ils font partie? Qu’est-ce que la communauté attend d’eux? Qu’est-ce qu’ils lui apportent d’indispensable?

Les experts
Les experts parmi nous sont l’objet d’un grand respect, pour ne pas dire d’un culte. Leur verdict est sans appel, et nous condamne à des décisions. Mais que nous offrent-ils? et que devraient-ils nous apporter? Ils se place assez souvent en opposition. Soit la diversité de leur orientation, de leurs disciplines, de leurs moyens d’interprétation, soient encore les nuances que les savants veulent toujours ajouter à leurs propositions principales, ils finissent parfois par détruire, du moins au sens de l’interlocuteur, la thèse principale. Ceci crée quelque confusion et impose aux experts un devoir de lucidité critique. Ceux qui sont appelés à la tribune pour témoigner sur des questions aussi controversées que celle de l’augmentation des populations et de l’épuisement des ressources arrivent à des conclusions assez divergentes. Le simple citoyen (et même l’homme de science non expert en cette matière-là) doit se former une opinion propre, mais ne peut le faire sans « connaissance de cause ». Et c’est justement aux expers qu’on demande d’évaluer les faits pour nous, de nous dire s’ils savent ou s’ils ne savent pas, et si ce qu’ils savent est certain, si les faits qu’ils ont en leur possession sont des faits comparables, et se prêtent à une conclusions elle-même inéluctable! Et là-dessus évidemment, il peut y avoir des différences d’opinions, mais il y a une possibilité réelle de mener une enquête afin d’établir objectivement si oui ou non les faits sont solidement établis.
Est-ce que, par exemple, l’augmentation de la population du globe, très lente au début de l’histoire de notre espèce, a doublé à des intervalles de plus en plus rapprochés? So tel est le cas dans le passé, on peu dessiner le prolongement de la courbe et prédire l’avenir. Ce que l’on demande alors à l’expert, c’est de nous dire quels sont les facteurs, d’après lui, qui pourraient changer la pente de la courbe, l’accentuer ou la déféchir. À ce niveau, déjà, il y a plus qu’une question de faits: on appelle une interprétation. On ne peut pas rester sourd au grand cri d’alarme que lancent les biologistes à peu près unanimement en ce moment sur cet aspect du problème. Ce sont d’autres experts, cependant, qu’il faut consulter sur le maniement de l’autre levier de ce couple, c’est-à-dire sur les ressources. Ceux-ci appartiennent généralement à une autre famille et certainement à d’autres discplines: ce sont des physiciens, des agronomes, des ingénieurs, tous volontiers habitués au jeu de la règle à calcul. Les pratiquants des sciences exactes sont plus optimistes, les technologistes nous ouvrent de magnifiques horizons sur les progrès possibles dans l’amélioration des sols, des plantes, et des animaux, voire l’exploitation d’autres planètes. Alors que le généticien pur serait du côté pessimiste, le généticien appliqué, agronome créateur d’une nouvelle variété de blé ou de volaille, dira que ça va s’arranger.
Contre des experts la société doit se protéger, en acquérant suffisamment d’information pour savoir quelle est l’aire de compétence première, deuxième, troisième, quel est l’ordre concentrique de la compétence décroissante de l’individu à qui on demande de témoigner. Le généticien qui vous dit qu’il n’y aura bientôt pas grand-chose à tirer des sols tropicaux n’en sait trop rien comme généticien. C’est d’un pédologue qu’il faut tirer cette information-là. Alors la responsabilité demeure entièrement du côté de celui qui demande l’avis, dans le choix de ses aviseurs. Il est en demeure de tester l’authenticité, donc la fiabilité de ses renseignements.
On pense, à ce propos, au grand problème de la radiation, et à l’effet des retombées nucléaires. Voilà bien un cas où il est ;utile d’identifer, comme j’ai cherché à le faire plus haut, les familles intellectuelles. Certains « experts » disent: « Mais non, ne vous inquiétez pas », et les autres: « Vos enfants seront des monstres ». Qui a raison, et de qoi parle-t-on, et sur quel ton? L’identification du ton, je pense, pourrait être très sensible pour les jugements que le citoyen va éventuellement porter.
L’expert doit donc être lucide. Il doit garantir l’authenticité, la signification de ce qu’il rapporte. Il est capable, d’autre part, de prédire et de vérifier. Dans certains cas il est plausible de demander à des experts des expériences qui livreront une réponse définitive. Ainsi, la cigarette cause-t-elle le cancer? la fluoridation des eaux empeche-t-elle la carie des dents et « la pilule » empêche-t-elle la gestation sans engendrer d’autres troubles? À des questions comme celles-là il y a une réponse, comme celle que Pasteur nous a donnée au siècle dernier sur l’antisepsie, et elle est en noir et blanc. Il y a un état de présence-absence: pas de microbe de la tuberculose, pas de tuberculose; pas de microbes de la syphilis, pas de syphilis. Il a donc quelques questions que les experts peuvent trancher. Mais ils ne font qu’augmenter notre responsabilité sans nous offrir une solution sociale. Quand Pasteur a fait ses découverts, il fallait encore trouver le moyen d’engager la guerre aux microbes. Mais pas à tout prix! Il y avait et il y a toujours des valeurs plus grandes que l’antisepsie et même que la santé et même que la vie! Rappelons-nous le respect qu’on accorde dans notre société à la volonté de ceux qui se refusent à la vaccination, à la contraception ou à la transfusion du sang en vertu d’un principe moral ou religieux!

Le théoricien

Un homme comme Einstein a notoirement fait peu d’observations directes comme en font les technologistes, les naturalistes ou les expérimentateurs, mais a tiré des données acquises par eux ce qu’il fallait pour obliger l’humanité à refaire son optique. Le théoricien est essentiellement doué pour la réflexion. Je ne sais pas très bien où est la frontière qui le sépare du philosophe. Est-ce que l’homme de science théoricien cesse d’être homme de science? Fonctionne-t-il désormais en philosophe? (Il y a longtemps que cette question me semble vaine pour ne pas dire fausse.) Ce qui est certain, c’est qu’il emprunte d’abord forcément ses faits à la science, il exerce son esprit critique scientifiquement en triant les données, en se persuadant lui-même que certaines sont fiables et acceptables, que d’autres le sont moins, que d’autres sont à rejeter, n’étant pas objectives. D’autre part, dans le mécanisme de sa pensée, dans sa réaction émotive (je reviens encore à l’émotion qui me paraît le moteur nécessaire de toute initiative, qu’elle soit scientifique ou autre), il est bien possible qu’il se rapproche davantage du philosophe que de la plupart des autres que j’ai mentionnés plus tôt. Le théoricien n’a pas à se mouiller les pieds dans les tourbières, n’a pas à respirer les odeurs du laboratoire, il fonctionne physiquement et mentalement, physiologiquement dans un état qui est peut-être justement le plus propice à la philosophie.
Il faudrait peut-être faire une place à part à l’historien de la science, qui n’est peut-être ni historien ni scientifique, mais avant tout psychologue curieux des processus créateurs et des conditions de l’apprentissage ainsi que des hasards de la communication et de l’efficacité de l’expression.4
Voici donc les différentes familles telles que je les vois. Je n’ignore pas que ma classification est contestable; on pourrait ajouter des catégories ou on pourrait fusionner quelques-unes des miennes.5 Mes exemples sont choisis surtout parmi les biologistes, et il se peut que ce choix ait limité l’ampleur de mon horizon. Mais je pense que cet inventaire nous prépare à nous demander maintenant quelle est la nature de la fonction scientifique.

La fonction scientifique
En regard des aptitudes congénitales que l’éducation et l’expérience auront plus ou moins suscités et affinées, il faut considérer la fonction actuelle qui répond plus ou moins à l’aptitude et dont les exigences provoquent des attitudes différentes. L’homme de science est appelé à s’insérer dans la société de bien des façons. On peut aborder ces divergences en se demandant quels sont les mécanismes de la création intellectuelle, de la communiction pédagogique, du témoignage expert, etc. Inévitablement, toutes les fonctions que je viens d’assigner à chacune des « familles » sont en cause. Encore une fois, cependant, on n’est pas un pur expérimentateur, un pur théoricien, un pur systématicien ou naturaliste ou technologiste. Il faut bien qu’il y ait chez chacun une proportion variable de ces aptitudes, même si l’une d’elles l’emporte généralement sur les autres et permet ainsi de caractériser l’individu par son côté le plus heureux ou le plus fort.

La recherche
Comment s’amorce et se poursuit la recherche? Il nous faut nous adresser d’abord à elle parce que c’est d’elle que vient la production du savoir qui sera par la suite utilisé et mis en cause.
Je ne puis mieux faire que de rappeler une expérience personnelle qui m’avait beaucoup instruit à ce sujet, et qui répondait à une des mes préoccupations du moment.
J’étais professeur de botanique à l’Université du Michigan, et j’avais comme collègue un musicien-compositeur, Ross Lee Finney. Il a donné une conférence que je n’ai jamais oubliée, et où il nous a révélé comment il composait ses oeuvres. Il a commencé par s’adresser à un modèle plus grand que lui en projetant sur l’écran des brouillons de la Sonate à la lune de Beethoven et en les jouant au piano en même temps. Nous avons vu et entendu, d’abord une idée A, et une idée B, puis une idée C. Il nous a fait passer à travers un certain nombre d’esquisses. Alors qu’il n’y avait au début aucune relation entre A, B et C, nous avons vu émerger graduellement une liaison de A à B, cependant que C était toujours détaché quelque part et ne se raccordait aucunement. Il nous a fait assister à ce labeur et à ce jeu à la fois spontané et nécessaire de A, B et C. À la fin, chaque partie paraît si organiquement indispensable aux autres qu’on est convaincu de se trouver en face d’une trouvaille et non d’une fabrication. Une invention, quoi?
Cela m’avait frappé en plein front si je puis dire, parce qu’à ce moment-là j’achevais une série de recherches sur la fluctuation des populations dans leur milieu naturel. Les érables de la forêt laurentienne, les cistes de la Méditerranée, les potentilles de la Terre de Baffin manifestaient tous des échanges par hybridation: la contamination s’était exercée d’une espèce à l’autre. Or, quelles en étaient les conséquences géographiques et évolutives, et comment pouvait-on les représenter? D’autre part, j’avais travaillé pendant de nombreuses années à raffiner des techniques et à améliorer des méthodes d’étude du mileiu lui-même. J’avais mis au point un système graphique de représentation universelle des structures de la végétation. Je croyais avoir consolidé une des dimensions de la sociologie végétale telle que formulée naguère par mes maîtres européens. Or, j’étais aveugle comme on peut l’être quand on est plus certain de son orientation que de son but. Mais cet été-là, à la suite de la conférence de Finney, je me suis mis à écrire un mémoire où je me suis servi des catégories écologiques sur lesquelles j’avais trvaillé, où j’avais introduit quelques améliorations, et j’ai replacé mon matériel génétique dans son milieu. Cela semble extrêmement simple et même nécessaire. On me dira: « Pourquoi ne l’aviez-vous pas fait avant? » C’est ça, une découverte: une fois que c’est fait, tout le monde y voit clair.
Ce qui toutefois me donnait la plus grande satisfaction dans cette réussite (puisque, professionnellement, c’en était une), c’était ce sentiment très vif de l’analogie des processus. Je me suis mis à me demander: à quelle famille est-ce que j’appartiens, à quelle famille appartient un tel et un tel?6 Vous voyez l’esprit du systématicien qui s’exerce. Je me suis convaincu plus que jamais que les hommes de science n’étaient pas en deçà d’une barrière et les humanistes au delà, mais que certains hommes de science sont par hasard doués pour l’une ou l’autre des fonctions qui sont censées être l’apanage des hommes de lettres. Ainsi il y a des hommes de science qui aiment écrire. Pendant combien de temps vont-ils se livrer à cette schizophrénie qui consiste pour eux à adopter une discipline conventionnelle, qui consiste peut-être à mal écrire des rapports scientifiques et à conserver le plaisir et l’élégance de l’écriture pour des activités non scientifiques? Est-ce qu’il n’y aurait pas moyen, par hasard, d’être littéraire tout en étant scientifique? Est-ce que cette acrobatie demeure possible? De toute façon, l’aptitude verbale, l’aptitude graphique peuvent et doivent être mises au service de la science. Il faut utiliser toutes ses facultés.
Ceci me conduit à aborder les dangers inhérents à chacune des dispositions congénitales de ces familes dont il a été question plus haut. Dans l’ordre négatif, il y a la pauvreté du technicien qui serait exclusivement technicien et la présomption du théoricien qui ne maîtrserait pas un corps assez important de faits, qui ne serait livré lui-même à aucune vérification. Ce sont là des périls dont il faut être conscient. De même en ce qui touche à la forme, l’homme de science, artiste ou lettré, peut laisser le verbe l’emporter sur le fait ou encore la reprsentation graphique tellement belle, tellement satisfaisante, se substituer définitivement à l’équation, plus rigoureuse, ou à l’expression verbale plus universellement transmissible. Voilà des dangers que nous courons, je le sais, dans le monde scientifique au niveau de la recherche, des dangers que nous nous faisons courir à nous mêmes, et des dangers qui nous viennent aussi de l’extérieur. Ceux qui ne consenent pas à les affronter acceptent une mutilation ou une médiocrité.
De quoi vit donc la recherche? Ou plutôt, comment se nourrir le chercheur? Il puise d’abord à même le vaste trésor accumulé par ses prédécesseurs: il se donne la joie de renouer avec des initiatives qui n’ont pas eu de suite dans leur temps (les lois de Mendel, 35 ans oubliées!), il utilise son obsession saturnienne comme un noyau autour duquel se fait une solide agrégation sélective de connaissances et un anneau labile d’hypothèses. Il a besoin aussi d’échanges, de projeter ses incertitudes pour vérifier leur force sur d’autres esprits que le sien. Et n’est-il pas avide d’images qui répètent sa démarche? Il s’arrête devant le cordonnier, la couturière, le mécanicien, le jardinier, ému par les inventions de leurs mains.
D’autre part, il n’éprouve ni spontanément ni souvent le sentiment d’être utile à la société dont il fait partie. Il aiguise son esprit dans la tour d’ivoir. Il doit s’abstraire, c’est-à-dire se retirer de la foule. Ce besoin d’isolement ne répond aucunement à un sentiment de supériorité, mais bien davantage à l’égoïste nécesité de s’épuiser lui-même. L’éventuelle stérilité de cet exercice est périodiquement rompue par des renouvellemens qui ont avantage à être choisis et non pas imposés.
Le grand public, si facilement complice des excentricités d’une prima donna, peut-il comprendre et accepter la gratuité de ces exercices en retraite? À entendre certains discours parlementaires et à lire certaines pages éditoriales, on pourrait en douter. (« Tandis que nous sommes engagés dans une guerre contre le communisme au Vietnam, est il convenable de dépenser l’argent du peuple américain pour l’étude des insectes du Guatemala? »)

Qui sont les hommes de science?

Or, si la science est un ensemble de connaissances, le scientifique se distingue encore plus par son attitude et par sa méthode que par son savoir.
Combien y a-t-il de sortes d’hommes de science? Nous allons finir par nous demander comment ils s’intègrent dans notre société, s’ils y sont heureux, s’ils y sont efficaces, quel est le poids de leur action et quelles sont les directions qu’ils veulent imprimer à la société. Alors donc, qui sont-ils? À l’instar des philosophes et sociologues, je m’essaierai à les réunir par catégories.
Par fierté professionnelle peut-être, nous sommes tous enclins à partir de l’affirmation qu’il y a autant de types de scienifiques qu’il y a de sciences, comme il y a autant de tempéraments philosophiques qu’il y a de philosophies, etc. Ceci serait d’autant plus vrai qu’il y aurait moins de conformistes. Or, la très vaste majorité de ceux qui sont engagés professionnellement dans une discipline (scientifique ou non), ne sont pas des créteurs mais des imitateurs. Ils sont nécessaires parce qu’il faut faire une longue marche en ligne droite avant de pouvoir prendre un tournant. Ce phénomène d’agrégation ou de gravitation naturelles nous offre une certaine justification dans le classement des hommes de science.

Le grsand public connait les sciences exactes, les sciences naturelles, les sciences de l’homme, et par conséquent reconnaît les mathématiciens, les chimistes, les biologistes, les sociologues, les psychologues, etc. Cette classification commode est incontestable. La réunion par discipline a une valeur professionnelle évidente, et elle suppose, en plus du bagage de connaissances, un minimum de capacités communes. Mais il me paraît plus près de notre propos actuel de grouper les homms de science d’après leurs aptitudes, d’après la façon dont leurs talents s’exercent sur la matière quelle qu’elle soit. Je suis tellement convaincu que la vocation scientifique est diffuse que je n’arrive pas à croire à la pré-adaptation à la chimie plutôt qu’à la géologie, à l’anthropologie plutôt qu’à la médecine, etc. Je considère comme beaucoup plus fondamentale l’appartenance par le tempérament à une certaine famille scientifique que l’option historiquement accidentelle pour une discipline précise. Du moins cela est-il vrai si nous attachons plus d’importance à l’oeuvre qu’à son résultat, si nous examinons la qualité du travail et l’humanité du travailleur.

Les hommes de science à l’oeuvre
Les principaux types, à mon avis, sont le technologiste, l’encyclopédiste, le systématicien, le naturaliste, l’expérimentateur et le théoricien. Je m’essaierai à les décrire brièvement, tout en rappelant des exemples qui invitent la comparaison entre les fonds accumulés par les diverses disciplines.
Je tiens à signaler que je ne place pas le grand technologiste, le super-technicien sur un plan inférieur, ni le théoricien au pinacle. Je vois plutôt la science comme un éventail et les diverses fonctions que je vais décrire comme équivalentes et alterntivement convergentes et divergentes. Il ne me semble pas possible qu’un homme de science, surtout un homme de science excellent, ne soit que technologiste, ne soit que systématicien, que naturaliste, qu’expérimenateur ou que théoricien. Si ces catégories sont utiles à reconnaître, c’est qu’elles reflètent l’inévitable prédominance d’une préoccpation et surtout d’une aptitude, et qu’elles nous fournissent des modèles et des points de repére.

Le technologiste
On peut citer en exemple des hommes comme notre compatriote Alexander Graham Bell ou comme Thomas Edison: ou encore un grand chirurgien comme de Martel. L’esentiel de leurs préoccupations et de leurs actions consiste en une exploration empirique de la matière.
Cette exploration est peut-être le plus souvent orientée par un besoin social. Le téléphone, le phonographe, la chirurgie sont en demande. Au centre, l’aptitude à la manipulation. La compréhension qui vient aux techniciens manipulateurs résulte du contact direct avec la chose, sans l’intermédiaire ni du mot ni de la théorie. Cette intelligence tactile, communication directe avec l’objet, est si tristement défavorisée par notre système d’enseignement québécois que des hommes extrêmement doués, devenus par la suite des ingénieus et des chirurgiens de grande classe, ont pu faire tout leur cours classique avec le bonnet d’âne sur la tête.

L’encyclopédiste
Celui-ci est un tout autre homme. Il peut n’être aucunement manipulateur, avec peu de dons pour la description et encore moins pour la théorie, mais il possède admirablement tout ce qu’il sait. Ce n’est pas d’abord une question de mémoire pour un Alphonse De Candolle de compiler les noms et les descriptions de toutes les plantes connues de son temps. Lisez un lexicographe, comme Fowler, et il vous dira exactement ce que signifie un mot, d’où il vient, comment on l’emploie.

Le systématicien
Il emprunte quelquefois cette attitude lui aussi, mais il n’a pas forcément la même conscience du concret. Il est avant tout préoccupé de l’ordonnance des formes plutôt que de l’allure des phénomènes. Il se sert des fonctions surtout comme aide à la classification des variantes.
La science de la taxonomie consiste à grouper dans une même catégorie toutes les populations (au sens des mathématiciens et au sens des biologistes), qui ont plus en commun qu’elles n’ont de ressemblances avec d’autres populations. Les systématiciens rationalisent nos connaissances, souvent plus préoccupés de les rendre utilisables que compréhensibles. Ainsi, Linné a réduit au genre et à l’espèce la nomenclature confuse des plantes. Köppen nous a donné une carte du monde où le jeu infini de la météorologie est réduit à un nombre comensurable d’unités climatiques. Sheldon a encadré les tempéraments humains dans un triptyque qui tient compte des complexités mais permet de les ordonner.

Le naturaliste
Newton. Darwin. Kerner. Fabre. Agassiz. MarieVictorin. Ils sont des observateurs qui ne séparent pas l’organisme ou le phénomène du milieu, qui sont très préoccupés de la relation qui existe ou qui mystérieusement semble faillir entre la forme et la function. Le naturaliste consulte donc l’ambiance, il cherche à percevoir les phénomènes dans leur ensemble, dans leur intégration, dans leur inter-action. Les techniques dont il se sert sont assez diverses; ces dernières années, elles ont été empruntées pour une part aux mathématiques qui ont grandement favorisé l’observation de phénomènes complexes dans le milieu naturel. L’habitat des plantes et des animaux forme une fertile matrice où les forc es de l’évolution se sont exercées dans le passé; elles y ont laissé leur trace et continuent encore de nous révéler ce dont elles sont capables.
Le coup d’oeil génial de Darwin sur les pinsons des Iles Galápagos avait causé chez lui tout un remous dans les richesses du subconscient. Aussitôt passées au crible d’une lucidité disciplinée, ces expériences lui livraient une formulation jusque-là balbutiée mais non exprimée par ses prédécesseurs. Le naturaliste possède cette faculté paradoxale de perception globale et pourtant analytique! On peut dire qu’il a la passion de la description, une description si intense qu’elle va jusqu’à l’identification.3 C’est avec raison que certains romanciers du XIXe siècle sont connus comme naturalistes: Maupassant et Zola méritent bien ce nom. Mais peut-être plus encore nos contemporains Michel Butor et Alain Robbe-Grillet qui a porté sa vision au cinéma après l’avoir passée au creuset de la recherche scientifique et du roman.

L’expérimenateur
Il vérifie par contrôle. Prenons Pasteur et Mendel comme exemples, qui ont fait la preuve de l’asepsie et l’épreuve des lois de l’hérédité. L’expérimentateur se dit que pour débrouiller la complexité des phénomènes, il faut les isoler. En neutralisant un certain nombre de variables ou en les réduisant à une constance temporaire, on peut laisser agir librement d’autres phénomènes.
Les expérimentateurs ont avancé nos connaissances d’une façon qu’il faut bien appeler sensationnelle: la nature même de la matière, la frontière du vivant et du non-vivant, l’interaction de l’hérédité et du milieu joussent d’un éclairage nouveau. Grâce à eux, nous avons pu dissocier des effets naturellement simultanés. Ainsi, dans une manifestation biologique comme la floraison ou la fructification, la plante obéit-elle à des exigences, ou bien ne manifeste-t-elle tout simplement qu’une tolérance passive à un facteur externe? Lundegardh, Murneek et d’autres ont modulé artificiellement les variations du milieu, et ont montré que le potentiel héréditaire de beaucoup d’organismes est capable de s’étendre bien au-delà des aptitudes que nous leur connaissons dans leur habitat naturel. Voilà un des aspects du travail de l’expérimentateur. On peut se demander si c’est l’habileté ou l’imagination qui domine chez lui. L’histoire de la physique et de la biologie, échafaudées à force de tests et d’expériences, donnent le spectacle de projections imaginaires très audacieuses. Des modèles mathématiques et des formulations hypothétiques ont guidé le chercheur vers les vérifications confirmatrices.

Pourquoi l’homme de science?

Pourquoi isoler l’homme de science, et le mettre à part? Sa fonction spéciale ne le sépare de l’humaniste que depuis une période relativement récente. Bertrand Russell avait raison de signaler que les humanités et les sciences ne sont devenues distinctes qu’à partir de la révolution industrielle. Certains d’entre nous, qui nous préoccupons de l’unité du savoir, souhaitions que la cloison disparaisse. Or, elle existe et on ne peut guère l’abolir en la niant. C. P. Snow, avec sa théorie des deux cultures, nous offre au moins une optique qui sert à situer la question.
Pourquoi donc l’homme de science a-t-il assumé une fonction particulière? S’est-il substitué à quelqu’un? On pourrait croire que les conflits entre la science et la religion, au XIXe siècle surtout, et dans des formes assez différentes de nos jours, ont tendu à imposer un rôle de prêtre à l’homme de science, à faire de lui un dispensateur d’oracles. Les invocations adressées par certains à la Science, particulièrement en ce qui concerne le comportement humain, ont souvent abouti à des conclusions mandatoires qui ressemblent étrangement aux ordonnances ecclésiastiques.
Le scientifique est également le pourvoyeur par excellence de la technocratie. Par conséquent, toutes les choses dont nous sommes entourés, qui font notre confort, qui nous exemptent de tant d’efforts, qui nous soulagent des pressions de la sélection naturelle, qui favorisent notre faiblesse et notre inertie, nous les devons aux hommes de science. Est-ce que, pour autant, nous vivons dans une époque scientifique? Tout le monde semble le croire. Mais où est la réalité? Nous vivons dans un monde technologique, incontestablement, mais est-il dès lors scientifique?

Une comparaison illustrera mon point de vue. Le Canada et la Nouvelle-Zélande sont des civilisations au même degré de développement, sinon tout à fait de même âge. Nous sommes un peu plus « anciens », ayant plus d’ancêtres nés au pays que les Néo-Zélandais, mais en 1966 cela ne compte pas beaucoup. Une des caractéristiques les plus importantes de la culture néo-zélandaise, c’est le Do-it-yourself. Et cela va très loin. Ainsi, vous avez une vieille automobile de 1920 ou de 1930 et vous savez ce qui fait vrombir l’engin; s’il se dérègle, vous savez ce qu’il faut faire pour le dépanner. Cela exige beaucoup de chaque individu: bon nombre de Canadiens, d’Américains et d’Europens sont totalement désemparés dans une situation semblable. Mais pas les Néo-Zélandais! Nulle part dans leur pays vous ne trouverez quelqu’un qui consente à cirer vos souliers: ça aussi, on le fait soi-même. Il y a donc un contact réel entre les objets familiers et l’homme en Nouvelle-Zélande. Il y a une nécessité d’être habile. Y a-t-il un besoin égal de comprendre?
On doit se demander: est-ce que l’homme contemporain, par contraste avec l’homme du XVIIIe siècle ou du Moyen Age, est plus conscient de la nature des choses? de ce qui fait la pluie, la chaleur, la tempête? Connait-il la façon dont agissent les saisons où les éléments s’assemblent sous des états divers? Est-ce que, malgré les progrès des journaux illustrés, et des mass-media, nous sommes vraiment plus connaissants en matière de physique, de géologie, de botanique et de zoologie? Ne nous contentons-nous pas de vivre à la surface de ces phénomènes, confiants qu’il y a tout près des sentinelles pour nous avertir et au besoin pour nous protéger? Les hommes de science, les technologistes, les mécaniciens et d’autres encore comprennent toutes ces choses-là et nous dispensent de nous y intéresser. Si ceci est vrai, si nous vivons parmi des machines compliquées que nous ne saurions démonter, des êtres vivants dont nous ignorons la physiologie et l’écologie, nous sommes loin de vivre dans un âge scientifique, d’avoir fait pénétrer très loin les exigences propres à l’homme de science.

C’est pourquoi je pense qu’il faut tout au moins poser cette question: « Vivons-nous vraiment dans une époque scientifique? » Si l’on répond que non, que nous vivons plutôt dans une époque technologique qui n’est pas scientifique dans l’esprit des citoyens, comment expliquer ce phénomène? Est-ce que les hommes de science ne sont pas responsables de n’avoir fait passer que des réponses ou même des recettes, de n’avoir enseigné à chacun que ce qu’il faut faire au volant pour activer la machine et non pas le principe de la combustion et de la propulsion? Que dire de la qualité des denrées que nous consommons à table, et qui est due en grande partie à la génétique? L’amélioration du blé a joué un rôle important au Canada, et les Canadiens sont fiers du blé Marquis, du blé Garnet. Or, y a-t-il un Canadien sur mille qui comprenne les lois de l’hérédité, et les mécanismes utlisés par les expérimentateurs qui ont créé ces variétés nouvelles? Il faudrait aller jusqu’à se demander si l’homme de science est lui-même plus à l’aise qu’un autre dans le miliieu naturel et dans le milieu technologique ou s’il se contente de comprendre l’étroit secteur de sa spcialité pour demeurer aussi étranger au reste que le « profane ».

Les hommes de science ont peut-être, comme les clercs d’une autre génération, conservé intacts leurs mystères et plus ou moins inconsciemment maintenu un certain monopole, un certain levier de pouvoir qu’ils peuvent exercer sur la société. Je doute qu’il y ait là une conspiration; c’est plutôt un de ces phénomènes sociologiques qui obéit à un déterminisme, à des pressions où la volonté n’est pour rien, encore moins la finalité collective organisée.
Les scientifiques peuvent être accusés d’avoir mal incorporé dans la culture leurs découvertes à mesure qu’ils les faisaient. Nos systèmes d’éducation reflètent ce manquement qu’il serait injuste d’imputer à une seule des parties en cause, car il aurait pu être corrigé par une collaboration plus vigilante. Or, une longue période d’hostilité à sévi entre les soi-disant humanistes, qui s’étaient arrogé à eux seuls l’humanisme, et les hommes de science qui avaient malheureusement consenti à ce partage. Il y a donc eu des torts d’un côté comme de l’autre. Ce sont sans doute les pratiquans des « sciences de l’homme » qui nous conduiront à une renaissance.

En ce qui concerne n otre milieu, il me semble que l’enseignement classique dispensé au secondaire (et même au degré universitaire) a été bâti sur la prémisse que la science se justifie surtout par son utilité. Ceux qui dirigeaient hier encore l’enseignement secondire, se croyaient obligés d’introduire des sciences dans l’intérêt professionnel futur de leurs élèves, et même d’en introduire de plus en plus. Le grave reproche qu’on peut adresser à l’enseignement classique, et même à l’enseignement universitaire, c’est de continuer encore aujourd’hui à ignorer la valeur formatrice des sciences, et de les considérer comme une nécessité sociale et pas comme un instrument de perfectionnement intellectuel, d’auto-révélation. Or, pour certains individus, les sciences offrent l’accés principal à une vision personnelle du monde. En fait, aucun d’entre nous ne peut se dispenser de l’expéience scientifique, même s’il se destine à d’autres disciplines, à d’autres fonctions. La tentative scientifique est aussi importante que la tentative littéraire, au cours de l’éducation. Elle ne doit pas être abandonnée aux seuls scientifiques!