Qui sont les hommes de science?

Or, si la science est un ensemble de connaissances, le scientifique se distingue encore plus par son attitude et par sa méthode que par son savoir.
Combien y a-t-il de sortes d’hommes de science? Nous allons finir par nous demander comment ils s’intègrent dans notre société, s’ils y sont heureux, s’ils y sont efficaces, quel est le poids de leur action et quelles sont les directions qu’ils veulent imprimer à la société. Alors donc, qui sont-ils? À l’instar des philosophes et sociologues, je m’essaierai à les réunir par catégories.
Par fierté professionnelle peut-être, nous sommes tous enclins à partir de l’affirmation qu’il y a autant de types de scienifiques qu’il y a de sciences, comme il y a autant de tempéraments philosophiques qu’il y a de philosophies, etc. Ceci serait d’autant plus vrai qu’il y aurait moins de conformistes. Or, la très vaste majorité de ceux qui sont engagés professionnellement dans une discipline (scientifique ou non), ne sont pas des créteurs mais des imitateurs. Ils sont nécessaires parce qu’il faut faire une longue marche en ligne droite avant de pouvoir prendre un tournant. Ce phénomène d’agrégation ou de gravitation naturelles nous offre une certaine justification dans le classement des hommes de science.

Le grsand public connait les sciences exactes, les sciences naturelles, les sciences de l’homme, et par conséquent reconnaît les mathématiciens, les chimistes, les biologistes, les sociologues, les psychologues, etc. Cette classification commode est incontestable. La réunion par discipline a une valeur professionnelle évidente, et elle suppose, en plus du bagage de connaissances, un minimum de capacités communes. Mais il me paraît plus près de notre propos actuel de grouper les homms de science d’après leurs aptitudes, d’après la façon dont leurs talents s’exercent sur la matière quelle qu’elle soit. Je suis tellement convaincu que la vocation scientifique est diffuse que je n’arrive pas à croire à la pré-adaptation à la chimie plutôt qu’à la géologie, à l’anthropologie plutôt qu’à la médecine, etc. Je considère comme beaucoup plus fondamentale l’appartenance par le tempérament à une certaine famille scientifique que l’option historiquement accidentelle pour une discipline précise. Du moins cela est-il vrai si nous attachons plus d’importance à l’oeuvre qu’à son résultat, si nous examinons la qualité du travail et l’humanité du travailleur.

Les hommes de science à l’oeuvre
Les principaux types, à mon avis, sont le technologiste, l’encyclopédiste, le systématicien, le naturaliste, l’expérimentateur et le théoricien. Je m’essaierai à les décrire brièvement, tout en rappelant des exemples qui invitent la comparaison entre les fonds accumulés par les diverses disciplines.
Je tiens à signaler que je ne place pas le grand technologiste, le super-technicien sur un plan inférieur, ni le théoricien au pinacle. Je vois plutôt la science comme un éventail et les diverses fonctions que je vais décrire comme équivalentes et alterntivement convergentes et divergentes. Il ne me semble pas possible qu’un homme de science, surtout un homme de science excellent, ne soit que technologiste, ne soit que systématicien, que naturaliste, qu’expérimenateur ou que théoricien. Si ces catégories sont utiles à reconnaître, c’est qu’elles reflètent l’inévitable prédominance d’une préoccpation et surtout d’une aptitude, et qu’elles nous fournissent des modèles et des points de repére.

Le technologiste
On peut citer en exemple des hommes comme notre compatriote Alexander Graham Bell ou comme Thomas Edison: ou encore un grand chirurgien comme de Martel. L’esentiel de leurs préoccupations et de leurs actions consiste en une exploration empirique de la matière.
Cette exploration est peut-être le plus souvent orientée par un besoin social. Le téléphone, le phonographe, la chirurgie sont en demande. Au centre, l’aptitude à la manipulation. La compréhension qui vient aux techniciens manipulateurs résulte du contact direct avec la chose, sans l’intermédiaire ni du mot ni de la théorie. Cette intelligence tactile, communication directe avec l’objet, est si tristement défavorisée par notre système d’enseignement québécois que des hommes extrêmement doués, devenus par la suite des ingénieus et des chirurgiens de grande classe, ont pu faire tout leur cours classique avec le bonnet d’âne sur la tête.

L’encyclopédiste
Celui-ci est un tout autre homme. Il peut n’être aucunement manipulateur, avec peu de dons pour la description et encore moins pour la théorie, mais il possède admirablement tout ce qu’il sait. Ce n’est pas d’abord une question de mémoire pour un Alphonse De Candolle de compiler les noms et les descriptions de toutes les plantes connues de son temps. Lisez un lexicographe, comme Fowler, et il vous dira exactement ce que signifie un mot, d’où il vient, comment on l’emploie.

Le systématicien
Il emprunte quelquefois cette attitude lui aussi, mais il n’a pas forcément la même conscience du concret. Il est avant tout préoccupé de l’ordonnance des formes plutôt que de l’allure des phénomènes. Il se sert des fonctions surtout comme aide à la classification des variantes.
La science de la taxonomie consiste à grouper dans une même catégorie toutes les populations (au sens des mathématiciens et au sens des biologistes), qui ont plus en commun qu’elles n’ont de ressemblances avec d’autres populations. Les systématiciens rationalisent nos connaissances, souvent plus préoccupés de les rendre utilisables que compréhensibles. Ainsi, Linné a réduit au genre et à l’espèce la nomenclature confuse des plantes. Köppen nous a donné une carte du monde où le jeu infini de la météorologie est réduit à un nombre comensurable d’unités climatiques. Sheldon a encadré les tempéraments humains dans un triptyque qui tient compte des complexités mais permet de les ordonner.

Le naturaliste
Newton. Darwin. Kerner. Fabre. Agassiz. MarieVictorin. Ils sont des observateurs qui ne séparent pas l’organisme ou le phénomène du milieu, qui sont très préoccupés de la relation qui existe ou qui mystérieusement semble faillir entre la forme et la function. Le naturaliste consulte donc l’ambiance, il cherche à percevoir les phénomènes dans leur ensemble, dans leur intégration, dans leur inter-action. Les techniques dont il se sert sont assez diverses; ces dernières années, elles ont été empruntées pour une part aux mathématiques qui ont grandement favorisé l’observation de phénomènes complexes dans le milieu naturel. L’habitat des plantes et des animaux forme une fertile matrice où les forc es de l’évolution se sont exercées dans le passé; elles y ont laissé leur trace et continuent encore de nous révéler ce dont elles sont capables.
Le coup d’oeil génial de Darwin sur les pinsons des Iles Galápagos avait causé chez lui tout un remous dans les richesses du subconscient. Aussitôt passées au crible d’une lucidité disciplinée, ces expériences lui livraient une formulation jusque-là balbutiée mais non exprimée par ses prédécesseurs. Le naturaliste possède cette faculté paradoxale de perception globale et pourtant analytique! On peut dire qu’il a la passion de la description, une description si intense qu’elle va jusqu’à l’identification.3 C’est avec raison que certains romanciers du XIXe siècle sont connus comme naturalistes: Maupassant et Zola méritent bien ce nom. Mais peut-être plus encore nos contemporains Michel Butor et Alain Robbe-Grillet qui a porté sa vision au cinéma après l’avoir passée au creuset de la recherche scientifique et du roman.

L’expérimenateur
Il vérifie par contrôle. Prenons Pasteur et Mendel comme exemples, qui ont fait la preuve de l’asepsie et l’épreuve des lois de l’hérédité. L’expérimentateur se dit que pour débrouiller la complexité des phénomènes, il faut les isoler. En neutralisant un certain nombre de variables ou en les réduisant à une constance temporaire, on peut laisser agir librement d’autres phénomènes.
Les expérimentateurs ont avancé nos connaissances d’une façon qu’il faut bien appeler sensationnelle: la nature même de la matière, la frontière du vivant et du non-vivant, l’interaction de l’hérédité et du milieu joussent d’un éclairage nouveau. Grâce à eux, nous avons pu dissocier des effets naturellement simultanés. Ainsi, dans une manifestation biologique comme la floraison ou la fructification, la plante obéit-elle à des exigences, ou bien ne manifeste-t-elle tout simplement qu’une tolérance passive à un facteur externe? Lundegardh, Murneek et d’autres ont modulé artificiellement les variations du milieu, et ont montré que le potentiel héréditaire de beaucoup d’organismes est capable de s’étendre bien au-delà des aptitudes que nous leur connaissons dans leur habitat naturel. Voilà un des aspects du travail de l’expérimentateur. On peut se demander si c’est l’habileté ou l’imagination qui domine chez lui. L’histoire de la physique et de la biologie, échafaudées à force de tests et d’expériences, donnent le spectacle de projections imaginaires très audacieuses. Des modèles mathématiques et des formulations hypothétiques ont guidé le chercheur vers les vérifications confirmatrices.

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