Pourquoi l’homme de science?

Pourquoi isoler l’homme de science, et le mettre à part? Sa fonction spéciale ne le sépare de l’humaniste que depuis une période relativement récente. Bertrand Russell avait raison de signaler que les humanités et les sciences ne sont devenues distinctes qu’à partir de la révolution industrielle. Certains d’entre nous, qui nous préoccupons de l’unité du savoir, souhaitions que la cloison disparaisse. Or, elle existe et on ne peut guère l’abolir en la niant. C. P. Snow, avec sa théorie des deux cultures, nous offre au moins une optique qui sert à situer la question.
Pourquoi donc l’homme de science a-t-il assumé une fonction particulière? S’est-il substitué à quelqu’un? On pourrait croire que les conflits entre la science et la religion, au XIXe siècle surtout, et dans des formes assez différentes de nos jours, ont tendu à imposer un rôle de prêtre à l’homme de science, à faire de lui un dispensateur d’oracles. Les invocations adressées par certains à la Science, particulièrement en ce qui concerne le comportement humain, ont souvent abouti à des conclusions mandatoires qui ressemblent étrangement aux ordonnances ecclésiastiques.
Le scientifique est également le pourvoyeur par excellence de la technocratie. Par conséquent, toutes les choses dont nous sommes entourés, qui font notre confort, qui nous exemptent de tant d’efforts, qui nous soulagent des pressions de la sélection naturelle, qui favorisent notre faiblesse et notre inertie, nous les devons aux hommes de science. Est-ce que, pour autant, nous vivons dans une époque scientifique? Tout le monde semble le croire. Mais où est la réalité? Nous vivons dans un monde technologique, incontestablement, mais est-il dès lors scientifique?

Une comparaison illustrera mon point de vue. Le Canada et la Nouvelle-Zélande sont des civilisations au même degré de développement, sinon tout à fait de même âge. Nous sommes un peu plus « anciens », ayant plus d’ancêtres nés au pays que les Néo-Zélandais, mais en 1966 cela ne compte pas beaucoup. Une des caractéristiques les plus importantes de la culture néo-zélandaise, c’est le Do-it-yourself. Et cela va très loin. Ainsi, vous avez une vieille automobile de 1920 ou de 1930 et vous savez ce qui fait vrombir l’engin; s’il se dérègle, vous savez ce qu’il faut faire pour le dépanner. Cela exige beaucoup de chaque individu: bon nombre de Canadiens, d’Américains et d’Europens sont totalement désemparés dans une situation semblable. Mais pas les Néo-Zélandais! Nulle part dans leur pays vous ne trouverez quelqu’un qui consente à cirer vos souliers: ça aussi, on le fait soi-même. Il y a donc un contact réel entre les objets familiers et l’homme en Nouvelle-Zélande. Il y a une nécessité d’être habile. Y a-t-il un besoin égal de comprendre?
On doit se demander: est-ce que l’homme contemporain, par contraste avec l’homme du XVIIIe siècle ou du Moyen Age, est plus conscient de la nature des choses? de ce qui fait la pluie, la chaleur, la tempête? Connait-il la façon dont agissent les saisons où les éléments s’assemblent sous des états divers? Est-ce que, malgré les progrès des journaux illustrés, et des mass-media, nous sommes vraiment plus connaissants en matière de physique, de géologie, de botanique et de zoologie? Ne nous contentons-nous pas de vivre à la surface de ces phénomènes, confiants qu’il y a tout près des sentinelles pour nous avertir et au besoin pour nous protéger? Les hommes de science, les technologistes, les mécaniciens et d’autres encore comprennent toutes ces choses-là et nous dispensent de nous y intéresser. Si ceci est vrai, si nous vivons parmi des machines compliquées que nous ne saurions démonter, des êtres vivants dont nous ignorons la physiologie et l’écologie, nous sommes loin de vivre dans un âge scientifique, d’avoir fait pénétrer très loin les exigences propres à l’homme de science.

C’est pourquoi je pense qu’il faut tout au moins poser cette question: « Vivons-nous vraiment dans une époque scientifique? » Si l’on répond que non, que nous vivons plutôt dans une époque technologique qui n’est pas scientifique dans l’esprit des citoyens, comment expliquer ce phénomène? Est-ce que les hommes de science ne sont pas responsables de n’avoir fait passer que des réponses ou même des recettes, de n’avoir enseigné à chacun que ce qu’il faut faire au volant pour activer la machine et non pas le principe de la combustion et de la propulsion? Que dire de la qualité des denrées que nous consommons à table, et qui est due en grande partie à la génétique? L’amélioration du blé a joué un rôle important au Canada, et les Canadiens sont fiers du blé Marquis, du blé Garnet. Or, y a-t-il un Canadien sur mille qui comprenne les lois de l’hérédité, et les mécanismes utlisés par les expérimentateurs qui ont créé ces variétés nouvelles? Il faudrait aller jusqu’à se demander si l’homme de science est lui-même plus à l’aise qu’un autre dans le miliieu naturel et dans le milieu technologique ou s’il se contente de comprendre l’étroit secteur de sa spcialité pour demeurer aussi étranger au reste que le « profane ».

Les hommes de science ont peut-être, comme les clercs d’une autre génération, conservé intacts leurs mystères et plus ou moins inconsciemment maintenu un certain monopole, un certain levier de pouvoir qu’ils peuvent exercer sur la société. Je doute qu’il y ait là une conspiration; c’est plutôt un de ces phénomènes sociologiques qui obéit à un déterminisme, à des pressions où la volonté n’est pour rien, encore moins la finalité collective organisée.
Les scientifiques peuvent être accusés d’avoir mal incorporé dans la culture leurs découvertes à mesure qu’ils les faisaient. Nos systèmes d’éducation reflètent ce manquement qu’il serait injuste d’imputer à une seule des parties en cause, car il aurait pu être corrigé par une collaboration plus vigilante. Or, une longue période d’hostilité à sévi entre les soi-disant humanistes, qui s’étaient arrogé à eux seuls l’humanisme, et les hommes de science qui avaient malheureusement consenti à ce partage. Il y a donc eu des torts d’un côté comme de l’autre. Ce sont sans doute les pratiquans des « sciences de l’homme » qui nous conduiront à une renaissance.

En ce qui concerne n otre milieu, il me semble que l’enseignement classique dispensé au secondaire (et même au degré universitaire) a été bâti sur la prémisse que la science se justifie surtout par son utilité. Ceux qui dirigeaient hier encore l’enseignement secondire, se croyaient obligés d’introduire des sciences dans l’intérêt professionnel futur de leurs élèves, et même d’en introduire de plus en plus. Le grave reproche qu’on peut adresser à l’enseignement classique, et même à l’enseignement universitaire, c’est de continuer encore aujourd’hui à ignorer la valeur formatrice des sciences, et de les considérer comme une nécessité sociale et pas comme un instrument de perfectionnement intellectuel, d’auto-révélation. Or, pour certains individus, les sciences offrent l’accés principal à une vision personnelle du monde. En fait, aucun d’entre nous ne peut se dispenser de l’expéience scientifique, même s’il se destine à d’autres disciplines, à d’autres fonctions. La tentative scientifique est aussi importante que la tentative littéraire, au cours de l’éducation. Elle ne doit pas être abandonnée aux seuls scientifiques!