Quelles conditions de développement les institutions scientifiques nous offrent-elles?

l’homme de science de l’une, de l’autre et de toutes ces familles s’y trouve-t-il? Ainsi, une faculté des sciences bien organisée doit-elle compter des représentants de chacune des « familles »? S’il n’y avait que des théoriciens ou que des expérimentateurs par exemple, l’intégration clocherait-elle? Pour être bien équilibrée, l’institution doit favoriser une certaine ampleur des aptitudes et ainsi offrir à chacun la stimulation et le choix des moyens.
Cette liberté d’option résulte avant tout de la connaissance de soi. Je ne vois pas de rôle plus important pour le professeur que de révéler à l’étudiant la nature de ses propres talents. Un homme de science alerte à la tâche doit dire à ses étudiants: « Écoutez-bien: les mathématiques, ça n’est pas important, la chimie, ça n’est pas important, ce qui compte c’est ce que vous en ferez. Ce qui va se passer cette année à l’université, c’est que vous en sortirez plus conscients de vous-mêmes, de ce que vous pouvez faire. Je vous offre les mathématiques, essayez ça un peu. Pour certains d’entre vous, c’est un bain. Vous allez nager là-dedans heuresuement. Pour les autres, ça va être très difficile. Pour les uns, attention! ne vous fiez pas à votre facilité et surtout allez jusqu’au bout de votre talent. Pour les autres, également, allez jusqu’au bout de la piètre aptitude que vous avez, mais voyez un peu comment ça se passe, manipulez cet instrument, prouvez-vous au minimum, prouvez-vous à vous-mêmes que ce n’est pas l’affaire de votre vie. Alors attention! faites le prochain pas dans la bonne direction: ne vous attaquez pas à un problème dont la méthodologie vous est interdite. Si vous êtes dépourvus (ou en-dessous de la moyenne) au point de vue mathématique, ne vous lancez pas dans une étude qui n’est soluble qu’à condition d’appliquer des statistiques ou des calculs que votre esprit ne saurait contenir … Quels sont vos meilleurs talents? »
En acceptant ce défi, l’étudiant peut augmenter à la fois son atout le plus prometteur porno et enrichir sa capacité de comprendre ce qui se passe dans les domaines adjacents. Il aura vu de l’intérieur, grâce è la démonstration exemplaire des virtuoses de la profession, la terre promise à ses efforts futurs et aussi les rivages des autres provinces du savoir.
L’auto-révélation me semble le premier seuil à franchir et particulièrement pour l’homme de science, au moment où il cherche à s’intégrer dans une institution. Il sait ce dont il est capable. Il sait ce qu’il veut faire. Il y a, paraît-il, des individus qui ont tellement de talents, tellement de choix, qu’Ils pourraient faire n’importe quoi et exceller en tout. C’est une illusion dont ils se débarrassent progressivement, mais qui est responsable d’un certain nombre d’échecs et de faux départs. Il ne faut peut-être pas trop regretter ces élans frustrés, ils ont une valeur d’instruction et de développement.
Est-ce qu’une certaine opposition est nécessaire? L’individu, pour se réaliser, ne doit-il pas se cabrer? Et ne doit-il pas le faire quotidiennement? Je pense que dans nos institutions canadiennes-françaises, le problème ne se pose guère. Chachun y rencontre tellement d’opposition à ce qu’il veut faire qu’il est inutile de susciter délibérément l’adversité. Cet aspect positif nous aide peut-être, au moins rétrospectivement, à nous débarrasser de l’amertune que peuvent laisser des luttes trop soutenues, surtout quand l’autre partie (« les maîtres ») les engageait « pour notre plus grand bien ».
La place de la science et la diversification des moyens d’éducation ont tellement changé au cours des vingt dernières années que les structures administratives ont craqué de toutes parts dans les institutions de caractère scientifique. Je me suis exprimé plus complètement ailleurs7 sur ce problème. Dans son aspect canadien-français on peut dire que la crise est plus aiguë dans la qualité des administrateurs que dans celle des scientifiques.

La pratique
Ce frottement, cet équilibre toujours remis en question dans les institutions, est assez heureux dans son ensemble. Grâce au travail de certains individus qui maîtrisent leurs propres forces et qui se trouvent dans un milieu qui leur fournit le minimum d’occasions de travailler, la recherche est susceptible de s’engager à plusieurs niveaux. En considérant la structure des institutions on est amené à poser la question des rapports de la science pure et de la science appliquée. La distinction que l’on fait entre elles peut reposer sur la matière: ainsi la médecine est de la biologie appliquée; le génie est de la physique, des mathématiques, de la chimie appliquées; les pêcheries sont de la zoologie appliquée; l’actuariat, des mathématiques appliquées, etc. On distinguerait entre pure et appliquée, en constatant simplement le but ou la discipline. Or, cette distinction n’est guère valide que dans la pratique professionnelle, car au niveau de la recherche la frontière disparaît.
La distinction n’est plus valide, parce qu’alors ceux que j’ai appelés des technologistes ou des super-techniciens seraient les seuls à faire de la science appliquée. Tel n’est pas le cas. Au Canada et aux États-Unis, actuellement, le contact entre les sciences pures et les sciences appliquées est très heureux tant au point de vue du partage des responsabilités que de la stimulation mutuelle. On le retrouve à plusieurs points dans les structures universitaires. Un département de sociologie n’a-t-il pas avantage à communiquer avec un département de service social? une faculté de sciences pures avec une faculté de sciences appliquées? un département de botanique avec une école de génie forestier et une école d’agriculture?
La fertiisation mutuelle, ce que le « pur » apprend de « l’appliqué » et ce que l’appliqué demande au pur, est peut-être une condition, une des conditions les plus permanentes du progrès de la science, qui s’exprimera éventuellement par la formule pure, mais dont l’effet visible sera une application. C’est un moyen aussi de maintenir les scientifiques dans le courant des besoins de leur milieu.

Les scientifiques dans la société
Ayant d’abord essayé de définir qui sont les scientifiques, puis ce qu’ils font, il nous faut maintenant voir comment ils agissent et toucher à quelques-uns des ressorts qui les meuvent. Comment se comporte-ils dans la société dont ils font partie? Qu’est-ce que la communauté attend d’eux? Qu’est-ce qu’ils lui apportent d’indispensable?

Les experts
Les experts parmi nous sont l’objet d’un grand respect, pour ne pas dire d’un culte. Leur verdict est sans appel, et nous condamne à des décisions. Mais que nous offrent-ils? et que devraient-ils nous apporter? Ils se place assez souvent en opposition. Soit la diversité de leur orientation, de leurs disciplines, de leurs moyens d’interprétation, soient encore les nuances que les savants veulent toujours ajouter à leurs propositions principales, ils finissent parfois par détruire, du moins au sens de l’interlocuteur, la thèse principale. Ceci crée quelque confusion et impose aux experts un devoir de lucidité critique. Ceux qui sont appelés à la tribune pour témoigner sur des questions aussi controversées que celle de l’augmentation des populations et de l’épuisement des ressources arrivent à des conclusions assez divergentes. Le simple citoyen (et même l’homme de science non expert en cette matière-là) doit se former une opinion propre, mais ne peut le faire sans « connaissance de cause ». Et c’est justement aux expers qu’on demande d’évaluer les faits pour nous, de nous dire s’ils savent ou s’ils ne savent pas, et si ce qu’ils savent est certain, si les faits qu’ils ont en leur possession sont des faits comparables, et se prêtent à une conclusions elle-même inéluctable! Et là-dessus évidemment, il peut y avoir des différences d’opinions, mais il y a une possibilité réelle de mener une enquête afin d’établir objectivement si oui ou non les faits sont solidement établis.
Est-ce que, par exemple, l’augmentation de la population du globe, très lente au début de l’histoire de notre espèce, a doublé à des intervalles de plus en plus rapprochés? So tel est le cas dans le passé, on peu dessiner le prolongement de la courbe et prédire l’avenir. Ce que l’on demande alors à l’expert, c’est de nous dire quels sont les facteurs, d’après lui, qui pourraient changer la pente de la courbe, l’accentuer ou la déféchir. À ce niveau, déjà, il y a plus qu’une question de faits: on appelle une interprétation. On ne peut pas rester sourd au grand cri d’alarme que lancent les biologistes à peu près unanimement en ce moment sur cet aspect du problème. Ce sont d’autres experts, cependant, qu’il faut consulter sur le maniement de l’autre levier de ce couple, c’est-à-dire sur les ressources. Ceux-ci appartiennent généralement à une autre famille et certainement à d’autres discplines: ce sont des physiciens, des agronomes, des ingénieurs, tous volontiers habitués au jeu de la règle à calcul. Les pratiquants des sciences exactes sont plus optimistes, les technologistes nous ouvrent de magnifiques horizons sur les progrès possibles dans l’amélioration des sols, des plantes, et des animaux, voire l’exploitation d’autres planètes. Alors que le généticien pur serait du côté pessimiste, le généticien appliqué, agronome créateur d’une nouvelle variété de blé ou de volaille, dira que ça va s’arranger.
Contre des experts la société doit se protéger, en acquérant suffisamment d’information pour savoir quelle est l’aire de compétence première, deuxième, troisième, quel est l’ordre concentrique de la compétence décroissante de l’individu à qui on demande de témoigner. Le généticien qui vous dit qu’il n’y aura bientôt pas grand-chose à tirer des sols tropicaux n’en sait trop rien comme généticien. C’est d’un pédologue qu’il faut tirer cette information-là. Alors la responsabilité demeure entièrement du côté de celui qui demande l’avis, dans le choix de ses aviseurs. Il est en demeure de tester l’authenticité, donc la fiabilité de ses renseignements.
On pense, à ce propos, au grand problème de la radiation, et à l’effet des retombées nucléaires. Voilà bien un cas où il est ;utile d’identifer, comme j’ai cherché à le faire plus haut, les familles intellectuelles. Certains « experts » disent: « Mais non, ne vous inquiétez pas », et les autres: « Vos enfants seront des monstres ». Qui a raison, et de qoi parle-t-on, et sur quel ton? L’identification du ton, je pense, pourrait être très sensible pour les jugements que le citoyen va éventuellement porter.
L’expert doit donc être lucide. Il doit garantir l’authenticité, la signification de ce qu’il rapporte. Il est capable, d’autre part, de prédire et de vérifier. Dans certains cas il est plausible de demander à des experts des expériences qui livreront une réponse définitive. Ainsi, la cigarette cause-t-elle le cancer? la fluoridation des eaux empeche-t-elle la carie des dents et « la pilule » empêche-t-elle la gestation sans engendrer d’autres troubles? À des questions comme celles-là il y a une réponse, comme celle que Pasteur nous a donnée au siècle dernier sur l’antisepsie, et elle est en noir et blanc. Il y a un état de présence-absence: pas de microbe de la tuberculose, pas de tuberculose; pas de microbes de la syphilis, pas de syphilis. Il a donc quelques questions que les experts peuvent trancher. Mais ils ne font qu’augmenter notre responsabilité sans nous offrir une solution sociale. Quand Pasteur a fait ses découverts, il fallait encore trouver le moyen d’engager la guerre aux microbes. Mais pas à tout prix! Il y avait et il y a toujours des valeurs plus grandes que l’antisepsie et même que la santé et même que la vie! Rappelons-nous le respect qu’on accorde dans notre société à la volonté de ceux qui se refusent à la vaccination, à la contraception ou à la transfusion du sang en vertu d’un principe moral ou religieux!