Le théoricien

Un homme comme Einstein a notoirement fait peu d’observations directes comme en font les technologistes, les naturalistes ou les expérimentateurs, mais a tiré des données acquises par eux ce qu’il fallait pour obliger l’humanité à refaire son optique. Le théoricien est essentiellement doué pour la réflexion. Je ne sais pas très bien où est la frontière qui le sépare du philosophe. Est-ce que l’homme de science théoricien cesse d’être homme de science? Fonctionne-t-il désormais en philosophe? (Il y a longtemps que cette question me semble vaine pour ne pas dire fausse.) Ce qui est certain, c’est qu’il emprunte d’abord forcément ses faits à la science, il exerce son esprit critique scientifiquement en triant les données, en se persuadant lui-même que certaines sont fiables et acceptables, que d’autres le sont moins, que d’autres sont à rejeter, n’étant pas objectives. D’autre part, dans le mécanisme de sa pensée, dans sa réaction émotive (je reviens encore à l’émotion qui me paraît le moteur nécessaire de toute initiative, qu’elle soit scientifique ou autre), il est bien possible qu’il se rapproche davantage du philosophe que de la plupart des autres que j’ai mentionnés plus tôt. Le théoricien n’a pas à se mouiller les pieds dans les tourbières, n’a pas à respirer les odeurs du laboratoire, il fonctionne physiquement et mentalement, physiologiquement dans un état qui est peut-être justement le plus propice à la philosophie.
Il faudrait peut-être faire une place à part à l’historien de la science, qui n’est peut-être ni historien ni scientifique, mais avant tout psychologue curieux des processus créateurs et des conditions de l’apprentissage ainsi que des hasards de la communication et de l’efficacité de l’expression.4
Voici donc les différentes familles telles que je les vois. Je n’ignore pas que ma classification est contestable; on pourrait ajouter des catégories ou on pourrait fusionner quelques-unes des miennes.5 Mes exemples sont choisis surtout parmi les biologistes, et il se peut que ce choix ait limité l’ampleur de mon horizon. Mais je pense que cet inventaire nous prépare à nous demander maintenant quelle est la nature de la fonction scientifique.

La fonction scientifique
En regard des aptitudes congénitales que l’éducation et l’expérience auront plus ou moins suscités et affinées, il faut considérer la fonction actuelle qui répond plus ou moins à l’aptitude et dont les exigences provoquent des attitudes différentes. L’homme de science est appelé à s’insérer dans la société de bien des façons. On peut aborder ces divergences en se demandant quels sont les mécanismes de la création intellectuelle, de la communiction pédagogique, du témoignage expert, etc. Inévitablement, toutes les fonctions que je viens d’assigner à chacune des « familles » sont en cause. Encore une fois, cependant, on n’est pas un pur expérimentateur, un pur théoricien, un pur systématicien ou naturaliste ou technologiste. Il faut bien qu’il y ait chez chacun une proportion variable de ces aptitudes, même si l’une d’elles l’emporte généralement sur les autres et permet ainsi de caractériser l’individu par son côté le plus heureux ou le plus fort.

La recherche
Comment s’amorce et se poursuit la recherche? Il nous faut nous adresser d’abord à elle parce que c’est d’elle que vient la production du savoir qui sera par la suite utilisé et mis en cause.
Je ne puis mieux faire que de rappeler une expérience personnelle qui m’avait beaucoup instruit à ce sujet, et qui répondait à une des mes préoccupations du moment.
J’étais professeur de botanique à l’Université du Michigan, et j’avais comme collègue un musicien-compositeur, Ross Lee Finney. Il a donné une conférence que je n’ai jamais oubliée, et où il nous a révélé comment il composait ses oeuvres. Il a commencé par s’adresser à un modèle plus grand que lui en projetant sur l’écran des brouillons de la Sonate à la lune de Beethoven et en les jouant au piano en même temps. Nous avons vu et entendu, d’abord une idée A, et une idée B, puis une idée C. Il nous a fait passer à travers un certain nombre d’esquisses. Alors qu’il n’y avait au début aucune relation entre A, B et C, nous avons vu émerger graduellement une liaison de A à B, cependant que C était toujours détaché quelque part et ne se raccordait aucunement. Il nous a fait assister à ce labeur et à ce jeu à la fois spontané et nécessaire de A, B et C. À la fin, chaque partie paraît si organiquement indispensable aux autres qu’on est convaincu de se trouver en face d’une trouvaille et non d’une fabrication. Une invention, quoi?
Cela m’avait frappé en plein front si je puis dire, parce qu’à ce moment-là j’achevais une série de recherches sur la fluctuation des populations dans leur milieu naturel. Les érables de la forêt laurentienne, les cistes de la Méditerranée, les potentilles de la Terre de Baffin manifestaient tous des échanges par hybridation: la contamination s’était exercée d’une espèce à l’autre. Or, quelles en étaient les conséquences géographiques et évolutives, et comment pouvait-on les représenter? D’autre part, j’avais travaillé pendant de nombreuses années à raffiner des techniques et à améliorer des méthodes d’étude du mileiu lui-même. J’avais mis au point un système graphique de représentation universelle des structures de la végétation. Je croyais avoir consolidé une des dimensions de la sociologie végétale telle que formulée naguère par mes maîtres européens. Or, j’étais aveugle comme on peut l’être quand on est plus certain de son orientation que de son but. Mais cet été-là, à la suite de la conférence de Finney, je me suis mis à écrire un mémoire où je me suis servi des catégories écologiques sur lesquelles j’avais trvaillé, où j’avais introduit quelques améliorations, et j’ai replacé mon matériel génétique dans son milieu. Cela semble extrêmement simple et même nécessaire. On me dira: « Pourquoi ne l’aviez-vous pas fait avant? » C’est ça, une découverte: une fois que c’est fait, tout le monde y voit clair.
Ce qui toutefois me donnait la plus grande satisfaction dans cette réussite (puisque, professionnellement, c’en était une), c’était ce sentiment très vif de l’analogie des processus. Je me suis mis à me demander: à quelle famille est-ce que j’appartiens, à quelle famille appartient un tel et un tel?6 Vous voyez l’esprit du systématicien qui s’exerce. Je me suis convaincu plus que jamais que les hommes de science n’étaient pas en deçà d’une barrière et les humanistes au delà, mais que certains hommes de science sont par hasard doués pour l’une ou l’autre des fonctions qui sont censées être l’apanage des hommes de lettres. Ainsi il y a des hommes de science qui aiment écrire. Pendant combien de temps vont-ils se livrer à cette schizophrénie qui consiste pour eux à adopter une discipline conventionnelle, qui consiste peut-être à mal écrire des rapports scientifiques et à conserver le plaisir et l’élégance de l’écriture pour des activités non scientifiques? Est-ce qu’il n’y aurait pas moyen, par hasard, d’être littéraire tout en étant scientifique? Est-ce que cette acrobatie demeure possible? De toute façon, l’aptitude verbale, l’aptitude graphique peuvent et doivent être mises au service de la science. Il faut utiliser toutes ses facultés.
Ceci me conduit à aborder les dangers inhérents à chacune des dispositions congénitales de ces familes dont il a été question plus haut. Dans l’ordre négatif, il y a la pauvreté du technicien qui serait exclusivement technicien et la présomption du théoricien qui ne maîtrserait pas un corps assez important de faits, qui ne serait livré lui-même à aucune vérification. Ce sont là des périls dont il faut être conscient. De même en ce qui touche à la forme, l’homme de science, artiste ou lettré, peut laisser le verbe l’emporter sur le fait ou encore la reprsentation graphique tellement belle, tellement satisfaisante, se substituer définitivement à l’équation, plus rigoureuse, ou à l’expression verbale plus universellement transmissible. Voilà des dangers que nous courons, je le sais, dans le monde scientifique au niveau de la recherche, des dangers que nous nous faisons courir à nous mêmes, et des dangers qui nous viennent aussi de l’extérieur. Ceux qui ne consenent pas à les affronter acceptent une mutilation ou une médiocrité.
De quoi vit donc la recherche? Ou plutôt, comment se nourrir le chercheur? Il puise d’abord à même le vaste trésor accumulé par ses prédécesseurs: il se donne la joie de renouer avec des initiatives qui n’ont pas eu de suite dans leur temps (les lois de Mendel, 35 ans oubliées!), il utilise son obsession saturnienne comme un noyau autour duquel se fait une solide agrégation sélective de connaissances et un anneau labile d’hypothèses. Il a besoin aussi d’échanges, de projeter ses incertitudes pour vérifier leur force sur d’autres esprits que le sien. Et n’est-il pas avide d’images qui répètent sa démarche? Il s’arrête devant le cordonnier, la couturière, le mécanicien, le jardinier, ému par les inventions de leurs mains.
D’autre part, il n’éprouve ni spontanément ni souvent le sentiment d’être utile à la société dont il fait partie. Il aiguise son esprit dans la tour d’ivoir. Il doit s’abstraire, c’est-à-dire se retirer de la foule. Ce besoin d’isolement ne répond aucunement à un sentiment de supériorité, mais bien davantage à l’égoïste nécesité de s’épuiser lui-même. L’éventuelle stérilité de cet exercice est périodiquement rompue par des renouvellemens qui ont avantage à être choisis et non pas imposés.
Le grand public, si facilement complice des excentricités d’une prima donna, peut-il comprendre et accepter la gratuité de ces exercices en retraite? À entendre certains discours parlementaires et à lire certaines pages éditoriales, on pourrait en douter. (« Tandis que nous sommes engagés dans une guerre contre le communisme au Vietnam, est il convenable de dépenser l’argent du peuple américain pour l’étude des insectes du Guatemala? »)